« On s’était bien trompé sur le traitement du Covid-19 » : itinéraire d’un post Facebook qui sème la confusion

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Un message viral attribué à des médecins italiens annonce avec fracas une erreur de diagnostic majeure. Il comporte de nombreuses contre-vérités.

« On s’était bien trompé sur le traitement du Covid-19, maintenant, on sait enfin ! » Depuis début mai, un texte sensationnaliste remet en cause la gestion de la maladie. Il a été vu plus d’un million de fois sur Facebook et a également beaucoup circulé sur des groupes WhatsApp.

Ce texte est attribué à un professeur français, qui s’appuierait sur les travaux d’un mystérieux « chercheur médical italien ». Ce dernier aurait établi que les malades du Covid-19 ne meurent pas de pneumonie mais d’une thrombose.

Sa conclusion est séduisante : en soignant directement celle-ci, il serait possible de traiter les malades à domicile, de désengorger les hôpitaux et de rendre de fait le confinement inutile. En réalité, le texte multiplie les approximations.

Ce que dit la publication

Celle-ci, attribuée au « Pr Jacques Theron, neuroradiologue [au] CHU [de] Caen », évoque les « dernières nouvelles sur le Covid-19 » et ce qui serait une spectaculaire erreur de diagnostic :

« Grâce aux autopsies pratiquées par les Italiens… il a été démontré que ce n’est pas une pneumonie… mais c’est : une coagulation intravasculaire disséminée (thrombose). »

Ce long texte en tire deux conclusions majeures :

  • le Covid-19 doit être traité « avec des antibiotiques, des anti-inflammatoires et des anticoagulants ». L’auteur évoque une famille mexicaine qui se serait guérie avec « trois aspirines de 500 mg dissoutes dans du jus de citron bouilli avec du miel, prises à chaud » ;
  • depuis ces avancées scientifiques, « ventilateurs » (ou respirateurs) et unités de soins intensifs ne seraient plus utilisés en Italie.

POURQUOI C’EST TRÈS CONTESTABLE

Sur la forme, un bric-à-brac mal sourcé

Tout d’abord, Jacques Theron est présenté comme auteur du texte et professeur au centre hospitalier universitaire (CHU) de Caen (Calvados) : il n’est ni l’un ni l’autre.

Ce radiologue, spécialiste des douleurs lombaires, a quitté la Normandie en 2009. Joint par Le Monde, il confirme avoir partagé ce texte mais nie l’avoir écrit. « J’ai reçu un courriel d’un ami sur ce travail italien qui m’a semblé intéressant. Je l’ai relayé et envoyé à trois ou quatre autres amis », précise-t-il, tout en se présentant comme un « non-spécialiste du problème ».

D’où vient le texte qu’il a relayé ? « C’est une rumeur qui circule sous différentes versions en Italie, avec différents docteurs et sur différents réseaux sociaux (WhatsApp, Facebook) », explique Nicola Bruno, journaliste italien pour l’agence Effecinque et au sein de l’association transalpine Factcheckers.

On retrouve la plupart des affirmations dès le 10 avril sous la plume d’un cardiologue italien, Giampaolo Palma. Dans un message Facebook enflammé, il affirmait avoir ainsi identifié la cause réelle des morts de la pandémie :

« Messieurs, le Covid-19 endommage d’abord les vaisseaux, le système cardio-vasculaire, et ensuite seulement il atteint les poumons !!! C’est la microthrombose veineuse, et non la pneumonie qui cause la mort ! »

Contacté par Le Monde, il proclame être « le premier au monde » à avoir décrit les dégâts causés par le Covid-19 sur les tissus sanguins, mais explique « ne pas avoir encore eu le temps » d’écrire d’article scientifique pour prouver sa découverte. « Le message est rapidement devenu viral sur les réseaux sociaux et a été partagé des milliers de fois », confirme Laura Loguercio, du média italien de fact-checking (vérification des faits) Pagella Politica : « Néanmoins, la thèse qu’il défend semble très approximative. »

Elle a été démontée en Italie par les sites de vérification Open et MedicalFacts, en Espagne par l’agence de presse EFE, au Royaume-Uni par le site de vérification Fullfact ou encore au Brésil par le quotidien Estadao.

Son texte, largement modifié, a finalement été publié dans un français médical approximatif début mai. « [La publication] fait des amalgames entre thrombose macrovasculaire et microvasculaire [la CIVD, dont le D signifie « disséminée » et pas « diffuse », comme écrit à un moment dans sa traduction], entre anticoagulants et antiplaquettaires, entre aspirine à dose anti-inflammatoire et à dose antiplaquettaire… », épingle le collectif FakeMed, qui lutte contre les discours médicaux pseudo-scientifiques, approximatifs ou mensongers.

Sur le fond, de nombreuses affirmations erronées

La publication française mélange des éléments factuels (la présence avérée de thromboses chez certains malades en état grave, le recours aux anticoagulants, l’inutilité des respirateurs dans certains cas) avec ce qui s’apparente, en l’état actuel des connaissances – qui évoluent très vite –, à plusieurs contre-vérités majeures.

  • Non, la découverte des thromboses n’est pas un scoop

Il est déjà connu que le Covid-19 peut s’attaquer au système sanguin. « Il n’y a rien de novateur. Dès l’arrivée de la maladie en Europe, les Italiens ont rapporté beaucoup de cas de thrombose », rappelle au Monde Jean-Patrick Maillard, médecin vasculaire et membre de FakeMed.

En Italie, une lettre scientifique – procédé de publication express – envoyée dès la fin mars évoquait déjà la présence de complications vasculaires chez les malades du Covid-19. Un constat confirmé par une étude de cohorte menée aux hôpitaux universitaires de Strasbourg (Bas-Rhin) à partir du 7 avril : sur 150 patients hospitalisés en situation de détresse respiratoire aiguë, 64 avaient les vaisseaux sanguins obstrués.

Cette association n’a rien de surprenant, estime sur son site officiel le réseau d’hôpitaux italiens Humanitas. « La corrélation entre les maladies inflammatoires, telles que la pneumonie et la thrombose en général (surtout veineuse), est connue depuis des décennies », rappelle le docteur Corrado Lodigiani, chef du centre thrombose et maladies hémorragiques.

  • Non, la thrombose n’est pas la seule cause de la mort des malades du Covid-19

Cette publication laisse entendre qu’il suffit de traiter la thrombose pour prévenir des décès. « On ne peut pas laisser dire ça, aucun élément scientifique ne permet de le corroborer », recadre Ferhat Meziani, professeur en médecine intensive-réanimation et chef de service aux hôpitaux universitaires de Strasbourg :

« Le Covid-19 est clairement une maladie respiratoire, qui nécessite une hospitalisation en réanimation quand la forme est sévère. C’est aussi une maladie infectieuse, et, comme toute maladie infectieuse, le Covid-19 active la coagulation intravasculaire à l’origine d’un état procoagulant qui peut donner des thromboses. L’un et l’autre peuvent coexister. L’un n’empêche pas l’autre. »

Les thromboses ne sont présentes que dans un quart des cas, atteste l’étude qu’il a dirigée en avril. Comme le relève Laura Loguercio, de Pagella Politica, les autorités médicales italiennes ont bien noté la présence d’une maladie coronarienne chez 30 % des patients morts du Covid-19, mais il s’agissait de pathologies préexistantes, non de la raison du décès.

  • Non, les ventilateurs ne sont pas devenus inutiles

« C’est faux, sans les ventilateurs on aurait une mortalité bien plus élevée », tranche immédiatement Ferhat Meziani. Le Covid-19 étant une maladie qui prend des formes très différentes, il peut arriver que la question de leur utilité se pose dans certains cas. Mais ceux-ci restent un outil de soin indispensable.

L’Italie n’a d’ailleurs pas modifié ses protocoles au point d’y renoncer, rectifie Humanitas. « Les ventilateurs pulmonaires font partie des technologies les plus utilisées pour traiter ces pathologies caractérisées précisément par la perte de souffle »reconfirmait fin avril Diego Poggio, responsable de l’administration sanitaire locale de Bellia.

Quant à la baisse du nombre d’hospitalisations en Italie, elle s’explique avant tout par les effets du confinement, qui a réduit la circulation du virus.

  • Non, l’aspirine et les anti-inflammatoires ne sont pas une solution miracle

Pour FakeMed, ce texte relève d’un « gloubi-boulga habituel des promoteurs de remèdes miracles ». Un traitement antithrombose n’a rien de miraculeux, estime Jean-Patrick Maillard : « On met sous anticoagulants presque tous les patients hospitalisés pour le Covid, voire certains qui ne sont pas hospitalisés. » Sans que cela ait « révolutionné le traitement de la maladie » ; ni empêché les patients traités aux anticoagulants de développer des formes graves, constate Ferhat Meziani.

En l’état actuel des connaissances, les autres recommandations de ce texte ne sont pas plus pertinentes. « Les anti-inflammatoires, dont fait partie l’aspirine, ne sont pas conseillés, car ils peuvent altérer le système de défense », continue Ferhat Meziani.

« L’inflammation et la coagulation sont à l’origine des systèmes de défense contre les micro-organismes dont font partie les virus. Chez certains individus, cette réponse est excessive et devient délétère en elle-même. Mais si vous inhibez un système de réponse inflammatoire, vous pouvez mettre à nu les défenses de l’organisme. »

Le défi actuel des médecins, précise-t-il, est de parvenir à moduler cette réponse.

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