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Faut-il lever le couvre-feu ?

Face à la flambée de cas positifs de Coronavirus, beaucoup de Sénégalais doutent de l’efficacité de la mesure de couvre-feu pris dans la soirée du 23 mars dernier lors de l’instauration de l’état d’urgence sanitaire par le chef de l’Etat. «L’Observateur» a posé le débat sur l’opportunité de maintenir cette mesure qui, sauf prolongation, prend fin le 02 juin prochain.

Face au Coronavirus, les opinions s’entre-choquent. Le couvre-feu tant réclamé pour ses supposées vertus-barrières face à la propagation du virus est aujourd’hui autant critiqué pour son impact négatif sur la vie socio-économique des Sénégalais. Applaudie par les populations, la mesure prise par le chef de l’Etat le 23 mars dernier semble contestée deux mois après l’instauration de l’état d’urgence. Surtout que pour les anti-couvre-feu, cette décision de restreindre les libertés de 20H à 6H du matin, dont les horaires ont été réajustées de 21H à 05H du matin, le 11 mai dernier par le chef de l’Etat, n’a aucun effet sur la propagation du virus, même s’il continue de rudoyer les ménages et les entreprises. Et surtout les métiers de nuit. Un avis que ne partagent pas beaucoup de professionnels de la santé. Ceux-là font de la lutte contre le virus la seule véritable priorité, quelles que soient les conséquences que cette «guerre sanitaire» puisse engendrer. Ce qui pose le débat sur l’opportunité de maintenir le couvre-feu qui, sauf prolongation par le chef de l’Etat, prend fin le 02 juin prochain. «L’Observateur» a posé la question à divers spécialistes de la sphère économique comme du monde médical.

«Il faut laisser les gens circuler et tendre vers une immunité collective»

AVIS ECONOMIQUE – Maïssa Babou, professeur à la Faculté des Sciences économiques et de gestion (Faseg) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ne porte pas de masque. L’enseignant-chercheur a le verbe tranchant et l’opinion claire. Il dit, sans gants : «Il faut lever le couvre-feu tout en restreignant l’activité économique, c’est-à-dire ne pas autoriser les restaurants et les bars. C’est une solution qui va faire une facilité sociale pour que les gens puissent bouger, mais l’activité économique de la nuit sera extrêmement réduite. Le couvre-feu a atteint ses limites, de même que le confinement départemental. Il faut laisser les gens circuler et tendre vers une immunité collective avec un forcing sur les mesures barrières.» Surtout qu’avec l’assouplissement des mesures de lutte contre la propagation du virus, le chef de l’Etat a exhorté les Sénégalais d’«apprendre à vivre en présence du virus». Suivant les propos du Président Macky Sall, l’économiste Maïssa Babou est d’avis que, dès lors que l’autorité suprême a pris cette option, il n’y a plus lieu de fermer l’activité socio-économique. «Il y a une nouvelle donne et il faut faire face, explique-t-il. Une chose, c’est de prendre l’avis des médecins, mais la décision doit être politique, par conséquent, malgré tous les conseils des médecins, le président de la République doit comprendre que les Sénégalais se meurent. Socialement, c’est extrêmement difficile parce que les gens ont besoin de se déplacer, sur le plan de la santé, je ne vois pas ce que le couvre-feu a rapporté, parce que les cas augmentent de jour en jour. Après on va entrer dans la deuxième phase du Covid-19, il faut l’affronter pour après faire le bilan et savoir les nouvelles mesures à prendre. Les gens auront pris toutes les dispositions nécessaires pour une nouvelle lecture du Covid-19, tout a été brusque. Mais, il faut continuer à imposer les masques, sensibiliser sur les mesures barrières pour nous déconfiner et nous remettre dans une vie économique et sociale. Nous sommes dans un pays à 80% de débrouille. Il faut se rattraper et comprendre que les nouvelles dispositions, telles que le port de masque et la distanciation physique, sont les trouvailles de tous les pays du monde. Les décisions ne peuvent plus être d’ordre médical, mais d’ordre politique.»

«Oui, mais pas de soirées dans les boîtes de nuit»

Dans l’argumentaire, son collègue Mor Gassama n’observe aucune mesure-barrière. Son avis sur la question est presque arrimé à celui de Babou. L’enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) assure qu’il y a eu une évolution de la situation qui nécessite des réaménagements. «Le couvre-feu, c’était pour limiter la propagation du virus. Mais, ce qui est sûr, c’est que toutes les mesures prises par le Président Macky Sall ont permis de ralentir la progression, comparé aux autres pays. Maintenant que les gens acceptent de pratiquer les mesures-barrières, je ne vois pas de mal à ce qu’on allège davantage le couvre-feu, même s’il y a certains rassemblements qu’il ne faut pas autoriser, comme les soirées dans les boîtes de nuit. Il n’y a pas d’inconvénient à alléger pour permettre aux gens d’aller travailler. Le tissu industriel est composé, dans sa grande majorité, de Pme et Pmi qui ont une situation financière assez fragile. Déjà, c’est des entreprises en difficulté à cause de la lourdeur de la dette de l’Etat, la crise est venue empirer leur situation. Tout ce qui peut permettre aux gens de reprendre leurs activités, il faut le faire. Il faudra continuer à sensibiliser et que les conditions d’hygiène soient réunies pour le respect des mesures barrières», souffle-t-il. Mais, prévient-il : «Il ne faudrait pas que ce soit un laisser-aller non plus. Il ne faut pas rouvrir les boîtes de nuit, parce que les mesures barrières ne peuvent pas y être respectées, mais les restaurants peuvent reprendre. Quelqu’un qui est conscient, qu’il sorte le matin ou le soir, ça ne change pas grand-chose sur son comportement. Il faut insister sur la sensibilisation et sur ce côté, les gens fournissent beaucoup d’efforts.»

Dans les mesures, il n’y avait pas que le couvre-feu, il y a aussi l’interdiction de circuler de département en département. Une mesure devenue caduque, selon Maïssa Babou. «Je ne vois même plus l’utilité de confiner les gens de façon régionale ou communale. Les gens ne peuvent pas se déplacer de département en département.» Mor Gassama renchérit : «Avec les transmissions communautaires, ce n’est pas du tout facile. Une ville comme Dakar, si on pouvait rester d’ici une semaine ou dix jours continuer à la confiner, ce ne serait pas mal. S’il faut permettre aux élèves, étudiants et enseignants de reprendre les cours, ça veut dire que les gens commencent à se déplacer. Il faudrait continuer et exhorter les gens à éviter le surnombre et partout où les gens doivent se regrouper, insister sur les mesures barrières. C’est ça, aujourd’hui, le maître-mot : le respect des mesures barrières.»

«Si quelqu’un est contaminé, ce n’est pas le Président qui va être hospitalisé»

AVIS MEDICAL – Le diagnostic du Professeur Noël Magloire Manga est sans équivoque. Il décèle un trouble argumentaire chez tous ceux qui plaident la levée du couvre-feu. «C’est prématuré», dit-il d’emblée. L’infectiologue semble dépassé par le comportement de certains qui, depuis l’assouplissement des mesures, ont comme qui dirait oublié que la maladie est bien plus présente au Sénégal. Il se désole : «J’ai compris les contraintes qui ont pu amener le président de la République à assouplir les choses, mais les gens oublient le message ou l’ont écouté d’une seule oreille. Il n’y a pas seulement l’assouplissement, le Président a aussi demandé qu’on renforce le respect de mesures de prévention. C’est sur deux leviers qu’il faut agir. On assouplit pour ne pas mourir de faim, pour ne pas faire crasher notre économie. De l’autre côté, on renforce les mesures de prévention pour éviter que l’épidémie ne nous dévore. Les gens ne retiennent que l’assouplissement et il y a un relâchement qui est regrettable dans le comportement de tous les jours de la population, alors que c’est maintenant qu’il fallait renforcer davantage les mesures de prévention : le lavage des mains, le port du masque, ne pas se serrer, éviter les rassemblements. C’est dommage que les gens n’entendent qu’une seule chose : on a assoupli.»

Pr Manga est convaincu qu’il faut davantage corser les mesures de prévention et non accepter un laisser-aller. «A partir de 21 heures, normalement sur le plan d’activités génératrices de revenus, on peut faire une pause jusqu’à 05 heures du matin. Je ne vois pas pourquoi, on ne le ferait pas. Il y en a qui travaillaient la nuit essentiellement, il faudra voir comment mettre des dispositions particulières pour leur permettre de compenser leur perte. Je ne suis pas d’avis qu’il faille aller à l’assouplissement à tout-va en ce moment où nous sommes à l’ascension de l’épidémie, au pic de l’épidémie. Il faudrait qu’on se donne le temps de pouvoir ramener l’épidémie à baisser avant de prendre une décision d’assouplissement pour le couvre-feu. Il faut que tout le monde prenne ses responsabilités. Si quelqu’un est contaminé, ce n’est pas le Président qui va être hospitalisé, ce n’est pas lui qui va développer une forme grave.»

A ceux qui disent que le couvre-feu n’est pas efficace, puisque les cas augmentent, Pr Manga leur rétorque : «L’épidémie, c’est comme un avion, ça démarre, ça prend de la vitesse et puis ça s’envole jusqu’à ce que ça atteigne une certaine hauteur, en fonction de l’efficacité des mesures mises en place et l’avion va redescendre. Lorsque les mesures ont été prises, à un moment donné, on a l’impression qu’on contenait l’épidémie. Malheureusement, l’envol de l’avion était déjà parti. Nous n’avions pas fait des tests en masse et quand nous avons fait des tests au niveau des contacts, nous nous sommes rendus compte qu’il y en avait énormément qui étaient infectés et qui, par le passé, n’étaient pas forcément testés. Nous avons découvert une autre partie de l’épidémie qui n’était pas explorée. C’est ce qui a permis de savoir que les cas étaient beaucoup plus nombreux que cela.» Il poursuit : «Nous avons changé la définition des cas et la nouvelle définition permet de recruter plus de malades. Nous avons découvert un autre pan de l’épidémie qui fait que le nombre de cas semble avoir augmenté en théorie, mais la stratégie est plus efficace. Lorsqu’on aura découvert tous les pans de l’épidémie, nous allons atteindre le sommet et si nous mettons en place des stratégies qui permettent de réduire, ça va redescendre. Nos taux les plus élevés tournent autour de 100, si les choses commencent à décliner de manière soutenue, on va revenir vers des taux plus faibles.»

CODOU BADIANE igfm

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